Archives, mémoire institutionnelle et dix étapes clés

Dans un monde où l’histoire institutionnelle peut se réduire à des dates, des documents et des décisions formelles, les récits de vie offrent une autre dimension : celle de l’humain, du vécu, de l’émotion. Ils permettent de saisir ce que les archives officielles n’expriment pas : les silences, les choix, les doutes, les joies, les deuils. Cet article s’adresse aux institutions, associations ou collectifs souhaitant intégrer ces témoignages dans leur mémoire collective, en les transformant en archives vivantes, respectueuses, pérennes et partageables. À travers dix étapes clés (de la définition des objectifs à la pérennisation du projet), il propose une méthodologie éprouvée, centrée sur la personne. Les exemples évoqués viennent de mon travail pour la Congrégation des Sœurs de Saint Maurice.

Étape 1. Définir l’objectif et le cadre du projet d’archives et de mémoire institutionnelle

Avant toute collecte, il est essentiel de fixer les objectifs du projet. Il faut se demander si la démarche sert à préserver la mémoire institutionnelle d’une organisation, à accompagner un deuil collectif (ex : fermeture d’un établissement), à valoriser les parcours individuels dans un contexte de vieillissement, ou encore à compléter des archives factuelles lacunaires.

Dans le livre L’Âme des lieux consacré à la Clinique Saint-Amé, l’objectif était de documenter l’histoire de l’établissement avant le retrait des sœurs, tout en permettant un travail de deuil collectif. Cette première des dix étapes clés permet de donner une direction claire au projet et d’inscrire les futurs témoignages dans une démarche cohérente.

Étape 2. Sélectionner les témoins et les témoignages

Il faut ensuite choisir les personnes dont les récits sont les plus pertinents pour le projet. Les témoignages peuvent venir d’anciens membres d’une communauté, de salarié·es, de bénévoles ou de personnes ayant vécu des moments importants : la fondation d’un lieu, sa transformation ou sa fermeture.

Dans le récit de la Clinique Saint-Amé, cinq personnes ont été sélectionnées : trois sœurs et deux laïcs. Pour le livre De Vérolliez à Mahajanga, trois sœurs et un couple de missionnaires laïcs ont participé. La diversité des témoignages est essentielle pour enrichir la mémoire institutionnelle et éviter une vision unique de l’histoire.

Étape 3. Établir une relation de confiance autour des témoignages

Le travail sur les témoignages repose avant tout sur une rencontre humaine. Il faut expliquer clairement le projet, l’usage prévu des récits et la manière dont ils seront conservés dans les archives.

Il est également important de rassurer les personnes sur la confidentialité, la liberté de parole et le fait que le récit reste volontaire. Beaucoup pensent au départ que leur histoire « n’est pas intéressante ». Pourtant, chaque parole contribue à la mémoire institutionnelle.

Pour cette raison, les entretiens se déroulent souvent sur plusieurs séances, en adaptant le lieu et le rythme à chaque personne.

Étape 4. Utiliser les techniques de l’histoire orale

La méthodologie doit être adaptée au contexte. La création de l’histoire orale repose sur des entretiens, des questions ouvertes et une écoute attentive.

Les questions peuvent porter sur l’enfance, l’engagement, le quotidien, les changements ou les moments marquants. L’objectif n’est pas de produire une biographie exhaustive, mais de laisser émerger ce que la personne souhaite transmettre.

L’histoire orale permet de recueillir ce que les documents officiels ne montrent pas : les émotions, les doutes, les silences, les joies, les deuils ou les conflits. Elle sert également à combler les manques présents dans certaines archives.

Étape 5. Faire émerger un récit personnel

À travers les entretiens, chaque personne construit progressivement un récit personnel. Celui-ci ne correspond pas à une simple chronologie. Il s’agit plutôt d’une manière de donner du sens à ce qui a été vécu.

Le récit personnel permet de comprendre comment une personne a traversé certains événements et comment elle les relie aujourd’hui à l’histoire de l’institution. C’est ce qui transforme un simple souvenir en élément singulier de la mémoire institutionnelle.

Étape 6. Transcrire, retravailler et valider le récit personnel

Après les entretiens, le contenu doit être retranscrit. La transcription doit conserver autant que possible le style, l’oralité, les expressions et les particularités de langage.

Le texte peut ensuite être retravaillé pour améliorer sa lisibilité, sans modifier le sens ni effacer la voix de la personne. Le récit personnel est ensuite soumis à la personne concernée afin qu’elle puisse le relire, corriger certains passages et donner sa validation finale.

Cette étape est essentielle pour garantir le respect des personnes et la qualité des futures archives.

Étape 7. Intégrer le récit aux archives

Une fois validé, le récit peut être intégré aux archives sous différentes formes : texte imprimé, livre, brochure, transcription, support audio ou publication numérique.

Le récit de la Clinique Saint-Amé a été publié aux éditions de St-Augustin. Il contient des photos d’archives et des documents contextuels, ainsi qu’une postface a été rédigée par une ancienne infirmière laïque. Quatre ans plus tard, la Congrégation décide d’éditer elle-même le livre De Vérolliez à Mahajanga. L’artiste et éditrice Camille Carbonaro se chargera de la mise en page. Plus de 200 photographies sont ajoutées aux récits, ainsi que de la correspondance issue des archives.

Cette intégration transforme les récits en véritables archives vivantes, capables de compléter les documents officiels.

Étape 8. Relier les récits à la mémoire institutionnelle existante

Pour être pleinement utiles, les récits doivent être reliés aux documents déjà conservés : procès-verbaux, correspondance, articles, photographies et anciennes archives.

Cette mise en relation permet de compléter, de nuancer ou parfois de corriger la version institutionnelle des faits. Elle enrichit la mémoire institutionnelle en donnant une place aux voix et aux expériences humaines.

Dans L’Âme des lieux : histoires de la Clinique Saint-Amé, des documents d’archives ont été placés entre les chapitres afin d’ancrer les témoignages dans leur contexte historique. La contextualisation historique est placée en fin d’ouvrage, afin de laisser toute la place aux récits. Ils se suffisent à eux-mêmes. La thématique du livre De Vérollliez à Mahanjanga impliquait de poser le contexte de la colonisation à Madagascar puis de l’arrivée des missionnaires au début de l’ouvrage. Cette construction était nécessaire afin de saisir les enjeux politiques avant de prendre connaissance des récits, et de l’évolution des mentalités.

Étape 9. Valoriser et transmettre les témoignages

Ces témoignages ne doivent pas rester enfermés dans des dossiers. Ils peuvent être transmis sous la forme d’un livre, d’une exposition, d’un site internet ou d’une rencontre collective. Cette transmission permet de partager la mémoire institutionnelle, de reconnaître les personnes qui ont participé à l’histoire d’un lieu et de transformer le souvenir en héritage.

Dans le projet de la Clinique Saint-Amé, une rencontre finale a permis aux participant·es d’échanger autour du livre et du travail accompli. La Supérieure générale conclut à la fin de l’Âme des lieux : « Je pense alors que le deuil peut se faire parce que la vie a été transmise. »

Étape 10. Pérenniser les archives et la mémoire institutionnelle

Enfin, il est important que cette démarche ne reste pas isolée. Les institutions peuvent intégrer la collecte de récits de vie à leur politique d’archives, former des membres internes à la méthode et créer un fonds spécifique de témoignages.

Depuis 2020, la Congrégation des Sœurs de Saint Maurice poursuit ce travail afin de valoriser les parcours des sœurs aînées. C’est une manière d’acter, mais aussi de célébrer, le vieillissement de la communauté. Cette dernière des dix étapes clés permet de faire vivre durablement les archives, l’histoire orale, les témoignages et la mémoire institutionnelle.

La création d’archives à partir de récits de vie demande :

  • Un accompagnement professionnel (praticienne en récits de vie, archiviste, éditrice).

  • Un temps significatif (plusieurs séances par personne, sur plusieurs mois).

  • Un budget pour les enregistrements, les transcriptions, l’écriture, la mise en page, le scannage des documents, l’impression.

Ce processus, bien que rigoureux, reste profondément humain : il repose sur l’écoute, la confiance et la collaboration. C’est un investissement pour la mémoire et pour la dignité des personnes qui la portent.

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Écriture, secret de famille et questions sans réponses